À B-Only’25, Marius Farashi a présenté une conférence intitulée « Emprunt collatéralisé avec Ark ». Le sujet peut sembler technique au premier abord, mais il touche en réalité à une question centrale pour l’avenir de Bitcoin : peut-on utiliser son bitcoin comme collatéral sans le vendre, sans le confier à une plateforme centralisée, et sans basculer dans la finance tokenisée façon “Web3” ?
La réponse proposée par Marius passe par Lendasat, un protocole de prêt-emprunt construit autour de Bitcoin, et par Ark / Arkade, une nouvelle famille de solutions de seconde couche qui cherche à étendre les possibilités de Bitcoin sans renoncer à sa logique fondamentale : souveraineté, vérifiabilité, absence de tiers de confiance dominant.

La DeFi n’est pas si décentralisée
Marius commence par poser le décor : Bitcoin représente une liquidité considérable, mais l’essentiel des usages de “finance décentralisée” se développe encore ailleurs, principalement sur Ethereum, Solana et d’autres écosystèmes à tokens.
Mais c’est précisément là que son analyse devient intéressante. Selon lui, ce qu’on appelle généralement DeFi est souvent mal nommé. Dans beaucoup de cas, il ne s’agit pas vraiment de finance décentralisée, mais plutôt de finance tokenisée.
Pourquoi ? Parce qu’une grande partie de ces actifs repose sur des stablecoins, des RWA, des tokens de gouvernance, ou des représentations numériques d’actifs qui dépendent toujours d’un émetteur, d’un dépositaire, d’un protocole contrôlé ou d’un petit groupe d’acteurs.
Autrement dit : on prétend supprimer les intermédiaires, mais on en recrée d’autres.
C’est une critique forte, mais elle est juste. Si un actif dépend d’une entité qui détient les réserves, qui peut geler, censurer, modifier les règles ou disparaître, on n’est pas dans le même paradigme que Bitcoin. On est dans une finance programmable, certes, mais pas nécessairement souveraine.
Bitcoin est programmable, mais pas gratuitement
Un autre point important de la présentation : Marius rappelle que l’idée selon laquelle Bitcoin ne serait pas programmable est fausse.
Bitcoin est programmable. Il permet déjà des scripts, des multisignatures, des timelocks, des DLC et d’autres constructions. Le problème n’est pas l’impossibilité technique absolue. Le problème, c’est le coût, la taille et la complexité de ce qu’on inscrit directement on-chain.
C’est là que la question devient sérieuse : comment créer des services financiers utiles sans transformer Bitcoin en usine à gaz, sans saturer la chaîne principale, et sans importer les fragilités des autres écosystèmes ?
Lendasat tente de répondre à ce problème avec un cas d’usage très concret : le prêt garanti par du bitcoin.
Lendasat : emprunter sans vendre ses bitcoins
Le principe est simple.
Un emprunteur possède du bitcoin. Il a besoin de liquidité pour financer un projet, une dépense, une opportunité, ou simplement éviter de vendre dans un mauvais moment. Au lieu de vendre ses BTC, il les place en collatéral dans un contrat multisignature.
En face, un prêteur accepte de fournir une liquidité — par exemple en stablecoin ou en monnaie fiat — parce qu’il voit que l’emprunteur a mis suffisamment de bitcoin en garantie.
Lendasat sert alors de couche d’arbitrage et de coordination. Le protocole repose sur un système de multisignature 2-sur-3 : une clé pour l’emprunteur, une clé pour le prêteur, une clé pour Lendasat. Deux signatures sont nécessaires pour déplacer le collatéral. En cas de remboursement normal, l’emprunteur et le prêteur signent ensemble pour restituer les bitcoins. En cas de défaut ou de liquidation, le prêteur et Lendasat peuvent signer pour protéger le prêteur.
C’est ce point qui rend l’approche intéressante : Lendasat ne peut pas déplacer seul les fonds. Le prêteur ne peut pas voler seul le collatéral. L’emprunteur ne peut pas récupérer seul ses bitcoins tant que le prêt n’est pas réglé.
Ce n’est pas une pure self-custody au sens strict, puisque les fonds sont engagés dans un contrat. Mais ce n’est pas non plus une plateforme custodiale classique où l’utilisateur envoie ses bitcoins à une entreprise en espérant qu’elle les lui rendra.
C’est un entre-deux assumé : une garde conditionnelle, structurée par des règles cryptographiques.
Le vrai sujet : le ratio LTV
Dans ce type de prêt, le chiffre central est le LTV, pour Loan-to-Value.
Le LTV mesure le rapport entre le montant emprunté et la valeur du collatéral. Si vous empruntez 50 000 dollars avec 100 000 dollars de bitcoin en garantie, votre LTV est de 50 %.
Plus le LTV est haut, plus le risque augmente.
À 50 %, il faut une forte baisse du bitcoin pour que le prêt devienne dangereux. À 70 %, la marge de sécurité est beaucoup plus faible. Si le prix du bitcoin chute rapidement, le collatéral peut devenir insuffisant pour couvrir le montant emprunté.
Marius insiste sur ce point : l’emprunt collatéralisé n’est pas magique. Il permet de ne pas vendre ses bitcoins, mais il introduit un risque de liquidation.
Sur Lendasat, la documentation officielle indique une zone critique à 90 % de LTV, avec liquidation déclenchée à ce niveau. L’objectif est de garder une marge avant que la dette ne dépasse la valeur du collatéral.
C’est brutal, mais sain.
Le système ne promet pas d’effacer le risque. Il le rend visible.
Le risque existe, et Marius ne le cache pas
La partie la plus crédible de la présentation est peut-être celle-ci : Marius ne vend pas Lendasat comme une solution sans risque.
Il explique clairement les risques.
Premier risque : une collusion entre Lendasat et un prêteur malhonnête. Techniquement, si deux clés sur trois s’accordent, elles peuvent déplacer les fonds. Marius souligne que la théorie des jeux limite fortement cet intérêt : une plateforme qui vole un utilisateur détruit immédiatement sa réputation. Mais il ne nie pas la possibilité technique.
Deuxième risque : l’indisponibilité du prêteur. Si le prix du bitcoin chute, que le seuil de liquidation est atteint, mais que le prêteur ne réagit pas, la situation peut se dégrader. Le collatéral peut passer sous la valeur du prêt, et l’emprunteur n’a alors plus d’incitation économique à rembourser.
Troisième risque : la volatilité. Celui-ci est évident, mais il est souvent sous-estimé. Le bitcoin est un actif extrêmement liquide, mais encore très volatil. Un emprunt mal calibré peut transformer une stratégie intelligente en liquidation douloureuse.
C’est justement pour cette raison que l’utilisateur doit surveiller son LTV, ses seuils de liquidation, ses notifications et la durée de son prêt.
Un prêt garanti par bitcoin n’est pas une carte de crédit magique. C’est un outil financier à manier avec rigueur.
Vendre ses bitcoins ou emprunter contre ses bitcoins ?
L’un des passages les plus parlants de la conférence concerne la comparaison entre deux stratégies :
vendre ses bitcoins pour obtenir de la liquidité, ou emprunter contre ses bitcoins pour rester exposé à leur appréciation potentielle.
L’argument est simple : quand vous vendez vos bitcoins, vous obtenez du cash, mais vous perdez votre exposition au bitcoin. Si le prix monte ensuite, vous avez liquidé un actif rare contre une monnaie qui perd structurellement du pouvoir d’achat.
À l’inverse, si vous empruntez contre vos bitcoins, vous payez des intérêts, mais vous conservez l’exposition au bitcoin. Vous ne déclenchez pas non plus nécessairement la même logique fiscale qu’une vente, selon votre juridiction et votre situation personnelle.
Marius présente un simulateur comparant différents scénarios historiques. Selon les calculs montrés dans la conférence, sur plusieurs milliers de scénarios étudiés sur les dix dernières années, l’emprunt contre bitcoin aurait été plus intéressant que la vente dans une grande majorité des cas.
Il faut évidemment prendre ce chiffre pour ce qu’il est : un outil de simulation, pas une garantie. Le passé ne protège personne contre une liquidation future. Mais l’idée de fond est solide : pour un bitcoiner long terme, vendre ses BTC peut être plus coûteux qu’il n’y paraît.
Ark et Arkade : rendre Bitcoin plus flexible
La seconde grande partie de la conférence porte sur Ark, et plus précisément sur Arkade, une implémentation qui cherche à créer un environnement plus programmable au-dessus de Bitcoin.
Ark repose sur une logique de VTXO, ou Virtual Transaction Output. L’idée est de permettre à plusieurs utilisateurs de partager des UTXO on-chain, tout en manipulant hors chaîne des sorties virtuelles qui peuvent, si nécessaire, être ramenées sur Bitcoin. Le protocole Ark permet ainsi de mutualiser les coûts on-chain tout en conservant une logique de sortie unilatérale pour l’utilisateur.
Marius vulgarise cela comme une forme de virtualisation de Bitcoin.
L’utilisateur n’interagit pas constamment avec la chaîne principale. Il utilise un environnement plus léger, plus rapide, moins coûteux. Mais derrière, les droits de propriété restent ancrés dans des constructions Bitcoin.
C’est là que l’approche devient intéressante pour Lendasat : si Arkade permet de manipuler des VTXO avec davantage de flexibilité, alors on peut imaginer des contrats financiers plus simples à utiliser, moins chers et mieux intégrés à l’écosystème Bitcoin.
Lightning comme langage commun
Un autre point fort de la présentation : Marius ne présente pas Ark comme “le tueur de Lightning”.
Au contraire, il décrit plutôt Lightning comme un langage commun entre plusieurs couches : Ark, Liquid, RGB, Starknet, Spark ou d’autres environnements encore expérimentaux.
Aujourd’hui, beaucoup de ces systèmes ne sont pas compatibles entre eux. Mais Lightning peut servir de pont de paiement. Il devient une forme d’interopérabilité minimale entre des environnements différents.
C’est une vision pragmatique : Bitcoin n’a pas besoin d’un seul layer 2 totalisant tout. Il peut avoir plusieurs couches spécialisées, à condition qu’elles puissent communiquer et que l’utilisateur conserve des garanties fortes.
Une démonstration encore expérimentale
Dans la démonstration, Marius montre un flux concret : emprunter via Lendasat, utiliser du bitcoin sur Arkade comme collatéral, recevoir des stablecoins, puis passer par un service de swap pour rembourser.
C’est ambitieux, mais encore jeune.
Et c’est précisément ce qui rend la démonstration intéressante. Elle ne ressemble pas à une vidéo marketing parfaitement lissée où tout est déjà soi-disant résolu. On voit un produit en construction, une logique en bêta, des frictions d’usage, des détails encore à fiabiliser — notamment autour des frais, du montant exact remboursé et de la validation côté prêteur.
C’est sain.
Bitcoin avance rarement par grands slogans. Il avance par prototypes, contraintes réelles, erreurs visibles, corrections successives et amélioration patiente.
Pourquoi cette conférence compte
La présentation de Marius Farashi est importante parce qu’elle aborde un angle encore trop peu discuté dans l’écosystème francophone : que devient le crédit dans une économie Bitcoin ?
Les bitcoiners parlent beaucoup d’épargne. À juste titre. Bitcoin réhabilite l’épargne, le temps long, la responsabilité individuelle, la préférence basse pour le présent.
Mais une économie ne fonctionne pas seulement avec de l’épargne immobile. Elle a aussi besoin de financement, d’investissement, de liquidité, de prise de risque.
Le vrai enjeu est donc de savoir si le crédit peut redevenir sain.
Pas un crédit fondé sur la création monétaire illimitée.
Pas un crédit maquillé par des bilans opaques.
Pas un crédit où les pertes sont socialisées.
Pas un crédit où l’utilisateur confie ses clés à une plateforme qui promet un rendement.
Mais un crédit adossé à un collatéral réel, vérifiable, liquide, et dont les règles sont explicitement connues.
C’est là que Lendasat et Ark deviennent intéressants.
Construire une finance Bitcoin-native
La conférence ne dit pas que Lendasat est la solution définitive. Elle montre plutôt une direction.
Cette direction est claire : construire des outils financiers qui partent de Bitcoin, au lieu d’essayer de plaquer sur Bitcoin les modèles issus de la finance traditionnelle ou des écosystèmes à tokens.
C’est une différence fondamentale.
La finance Bitcoin-native ne doit pas chercher à recréer la DeFi en version orange. Elle doit faire mieux : moins de promesses, moins de tokens inutiles, moins de dépendance à des intermédiaires, plus de garanties vérifiables, plus de sobriété technique.
L’ambition n’est pas de rendre Bitcoin “plus fun”.
L’ambition est de rendre la finance plus honnête.
Et c’est exactement le type de réflexion qui a sa place à B-Only : une conférence technique, mais reliée à une vraie question économique ; une expérimentation concrète, mais présentée avec ses limites ; une vision ambitieuse, mais sans abandonner la discipline Bitcoin.
Conclusion
Avec cette présentation, Marius Farashi met le doigt sur un sujet stratégique : si Bitcoin devient une base monétaire sérieuse, alors il faudra bien penser le crédit, l’emprunt, le collatéral, le risque et la liquidité dans un cadre nouveau.
Lendasat propose une première réponse : permettre à un détenteur de bitcoin d’obtenir de la liquidité sans vendre ses BTC, avec un mécanisme de garantie en multisignature.
Ark et Arkade ouvrent une autre piste : rendre ces constructions plus flexibles, plus rapides, moins coûteuses, tout en restant liées à Bitcoin.
Rien de tout cela n’est trivial. Rien de tout cela n’est sans risque. Mais c’est précisément pour cela que le sujet mérite d’être traité sérieusement.
Bitcoin ne se limite pas à acheter, conserver et attendre.
Bitcoin sert aussi à reconstruire des institutions, des outils et des marchés sur des bases plus saines.
Et le crédit, s’il veut survivre dans un monde Bitcoin, devra accepter une règle simple : plus d’opacité, plus de privilège monétaire, plus de sauvetage par l’inflation. Seulement du collatéral, du risque assumé, et des règles vérifiables.
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